Pauvreté visible, pauvreté cachée : regard d’un étudiant ambulancier entre Ottawa et Genève.

Récit de Mathias Lachtab. Étudiant de 3ème année.
Une précarité qui saute aux yeux
Durant mon séjour à Ottawa, j'ai été particulièrement marqué par la misère sociale que j'ai pu observer dans les rues.
En tant qu'étudiant ambulancier, je suis habitué à travailler avec des personnes sans domicile fixe ou vivant dans des situations sociales compliquées. Cependant, voir autant de personnes sans logement ou vivant dans une grande précarité a été particulièrement marquant pour moi.
J'ai notamment été frappé par la présence de personnes vivant dans des campements ou directement dans la rue, parfois à proximité de zones très fréquentées ou de quartiers touristiques. Lors d'une intervention, je me suis retrouvé dans un immeuble si haut que, depuis celui-ci, on ne voyait même plus le centre d'accueil situé en face, pourtant rempli de personnes sans-abri. Cette situation m'a fait prendre conscience du contraste entre les différentes réalités sociales qui peuvent coexister dans un même quartier.

La Suisse et sa « pauvreté cachée »
En comparaison, la Suisse me donne l'impression d'être un pays où la pauvreté est moins visible dans l'espace public. Cela ne veut évidemment pas dire qu'elle n'existe pas. On pourrait plutôt parler d'une forme de « pauvreté cachée », moins visible dans la rue, mais bien réelle.
En Suisse, environ 743 000 personnes vivent sous le seuil de pauvreté, soit environ 8,4 % de la population [1]. Une proportion encore plus importante est considérée comme à risque de pauvreté. Le fait d'avoir un emploi ne protège d'ailleurs pas toujours de la précarité : environ 175 000 personnes actives occupées vivent sous le seuil de pauvreté [1].
Ces chiffres m'ont fait réfléchir au fait que la pauvreté ne se limite pas aux personnes sans emploi ou sans domicile. Une personne peut avoir un travail, un logement et sembler avoir une situation stable tout en rencontrant des difficultés importantes pour subvenir à ses besoins. La précarité peut donc être présente sans être directement visible dans l'espace public.
La Suisse dispose néanmoins de différentes structures permettant de limiter certaines conséquences de la précarité. Environ 256 000 personnes bénéficient de l'aide sociale économique [3] et de nombreuses associations proposent une aide alimentaire. Des organisations comme Caritas, les Cartons du Cœur ou les Épiceries Caritas apportent notamment une aide aux personnes qui rencontrent des difficultés financières. La demande auprès de ces structures montre d'ailleurs que la précarité reste une réalité importante, même dans un pays au niveau de vie élevé.
Il faut également tenir compte du fait que toutes les personnes ayant droit à une aide ne la demandent pas forcément. La honte, le manque d'information ou la crainte de certaines conséquences administratives peuvent constituer des obstacles. La pauvreté devient alors encore moins visible lorsque les personnes concernées ne font pas appel aux structures existantes. [5]
Pourquoi une telle différence de visibilité ?
Cette différence de visibilité peut notamment s'expliquer par le système social et économique suisse. La Suisse bénéficie d'un niveau de vie élevé, d'un système d'assurances sociales développé et de nombreuses structures permettant d'intervenir avant qu'une situation de précarité ne devienne extrême. L'aide sociale, les assurances, les dispositifs d'insertion professionnelle ainsi que la formation professionnelle peuvent permettre à certaines personnes de conserver un minimum de stabilité.
Le marché du travail constitue également un facteur important. Le taux de chômage relativement faible en Suisse ainsi que le système d'apprentissage et de formation professionnelle peuvent faciliter l'intégration professionnelle et limiter le risque d'exclusion. Ces mécanismes ne protègent toutefois pas totalement contre la pauvreté, comme le montre la présence de travailleurs pauvres.
Le système de protection sociale suisse a aussi ses limites. Le coût de la vie y est particulièrement élevé et certaines dépenses sont difficiles à réduire, notamment les loyers et les primes d'assurance maladie. L'accès aux soins est garanti par l'assurance maladie obligatoire, mais les primes, les franchises et les participations aux coûts peuvent représenter une charge importante pour les personnes aux revenus modestes. Ainsi, même dans un pays riche comme la Suisse, certains ménages peuvent se retrouver dans une situation financière fragile.
Le niveau de richesse générale permet également de mettre cette comparaison en perspective. Le PIB par habitant est nettement plus élevé en Suisse qu'au Canada : environ 114 000 dollars américains par habitant en Suisse, contre environ 55 000 au Canada. Pourtant, cette différence de richesse ne fait pas disparaître la pauvreté en Suisse. Elle peut simplement être moins visible ou prendre des formes différentes.
Les chiffres de la précarité en Suisse
La misère sociale en Suisse est souvent qualifiée de « pauvreté cachée » ou « propre », car elle est moins visible dans l'espace public que dans d'autres pays. Pourtant, les chiffres officiels montrent qu'elle est bien réelle.
Le seuil de pauvreté : environ 743 000 personnes vivent sous le seuil de pauvreté en Suisse, soit 8,4 % de la population. Environ le double est considéré comme « à risque de pauvreté ». [1]
Les travailleurs pauvres (working poor) : avoir un emploi ne protège pas toujours. Environ 175 000 personnes actives occupées vivent sous le seuil de pauvreté (et près de 357 000 en sont directement menacées). [1]
Le recours à l'aide sociale : environ 256 000 personnes bénéficient de l'aide sociale économique, soit un taux stable de 2,9 % de la population. [3]
Le recours à l'aide alimentaire : bien qu'il n'existe pas de recensement national unique, les associations de terrain (Caritas, Cartons du Cœur, Épiceries Caritas) rapportent une forte hausse de la demande. À titre d'exemple, la Fondation Partage à Genève a distribué l'équivalent de 7 millions de repas à plus de 17 000 personnes en un an, soit une hausse de plus de 10 % de la précarité alimentaire. [4]
Au Canada, le logement au cœur du problème
Le logement me semble particulièrement important pour comprendre les différences que j'ai pu observer à Ottawa. La crise du logement au Canada rend l'accès à un logement stable particulièrement difficile pour certaines personnes. Lorsque les structures d'accueil manquent de places et que les logements abordables sont rares, certaines personnes se retrouvent directement dans la rue ou dans des campements. Cette situation était particulièrement visible à Ottawa.

Malgré la présence de nombreuses structures d'accueil et d'aide, j'ai constaté qu'elles semblaient parfois dépassées par le nombre de personnes ayant besoin de leurs services. Ce manque de places contribue à rendre la précarité beaucoup plus visible dans les rues.
Deux systèmes, deux logiques de protection
La comparaison entre la Suisse et le Canada doit toutefois rester nuancée. Les deux pays disposent de systèmes de protection sociale, mais ceux-ci fonctionnent différemment. Le Canada utilise notamment des prestations ciblées comme l'Allocation canadienne pour enfants et le Supplément de revenu garanti pour les personnes âgées. Son système de santé public limite également certaines dépenses médicales directes. La Suisse repose davantage sur un système d'assurances sociales et de prestations organisées en partie au niveau cantonal, alors qu'au Canada, le système de santé est financé par les impôts.
Les deux pays disposent de filets de sécurité solides, mais leurs structures diffèrent profondément.
Facteurs protecteurs | En Suisse | Au Canada |
Effet des prestations sociales | Un bouclier massif. Sans les prestations sociales, le taux de pauvreté absolue en Suisse doublerait pour atteindre 16,4 % (1,5 million de personnes). [2] | Des transferts ciblés. Le Canada s'appuie fortement sur l'Allocation canadienne pour enfants (ACE) et le Supplément de revenu garanti (SRG) pour les aînés, ce qui réduit fortement la pauvreté des familles. |
Marché du travail et chômage | Taux de chômage très bas (~4,9 %) [6]. L'apprentissage et l'intégration rapide sur le marché du travail restent les meilleurs remparts contre l'exclusion. | Marché flexible mais plus précarisé (~6,9 % de chômage) [7]. Le temps partiel involontaire et l'économie « à la demande » y sont plus fréquents. |
Assurance maladie | Universelle mais très chère. L'accès aux soins est garanti pour tous, mais les franchises et les primes (LAMal) pèsent lourdement sur le budget des ménages modestes et deviennent parfois un facteur de précarisation. | Système public sans frais pour le patient (assurance maladie publique, « Medicare »). Les soins médicaux de base et hospitaliers sont couverts par l'État, ce qui élimine le risque de faillite personnelle liée aux soins. Le système souffre cependant d'une pénurie de médecins et de personnel soignant. |
Logement et coût de la vie | Le point faible. Le coût de la vie est très élevé. Loyers et primes d'assurance maladie sont des charges « incompressibles » qui peuvent faire basculer les ménages de la classe moyenne inférieure dans la pauvreté. | Crise du logement aiguë. Bien que le coût de la vie global soit inférieur à celui de la Suisse, le Canada fait face à une crise immobilière majeure, qui pousse un nombre croissant de personnes vers l'itinérance, une réalité beaucoup plus visible qu'en Suisse. |
En résumé : le principal facteur protecteur de la Suisse réside dans son filet social subsidiaire et cantonal, combiné à une économie proche du plein emploi. Le Canada protège mieux le pouvoir d'achat des familles grâce à des crédits d'impôt directs et à un système de santé sans frais pour le patient, mais connaît une misère plus visible en raison de failles majeures dans l'accès au logement abordable.
Je trouve donc difficile de dire que l'un des deux systèmes protège simplement mieux la population que l'autre. Ils présentent des mécanismes et des difficultés différents. Au Canada, la crise du logement et le manque de logements abordables semblent contribuer à une précarité beaucoup plus visible dans l'espace public. En Suisse, le coût élevé de la vie, du logement et de l'assurance maladie peut aussi fragiliser certaines personnes, mais cette précarité reste souvent moins visible.
Addictions : réduction des risques et crise des opioïdes
La Suisse mène depuis plusieurs années une politique de réduction des risques liée aux addictions, avec des structures spécialisées et différents programmes destinés à limiter les conséquences sociales et sanitaires de la consommation. Ces dispositifs ne suppriment évidemment ni les addictions ni la précarité, mais ils peuvent contribuer à en limiter certaines conséquences et à maintenir un lien avec les personnes concernées.
À Ottawa, j'ai pu observer les conséquences de la crise des drogues, et plus particulièrement de la consommation d'opioïdes. Cette problématique touche plusieurs grandes villes nord-américaines depuis plusieurs années. Une personne inconsciente après une consommation, une overdose ou une intoxication est une situation que les paramedics gèrent régulièrement. Durant mon séjour, nous réalisions en moyenne une à deux interventions par jour liées à un problème de consommation. Étonnamment, il ne semblait pas y avoir de jour ni d'heure particuliers pour ce type d'intervention.
Derrière chaque overdose, une personne
Mais derrière chaque overdose, il y a aussi une personne, une histoire et souvent une accumulation de difficultés. La consommation peut être liée à la précarité, à l'isolement, à des problèmes de santé mentale ou simplement à un parcours de vie difficile. Cette expérience m'a fait réaliser qu'il est important, dans notre métier, de ne pas réduire un patient à sa consommation ou à sa situation sociale.
J'ai eu l'impression que certaines personnes cumulent les difficultés : logement, santé mentale, addictions, isolement et précarité financière. Lorsque plusieurs de ces facteurs sont présents simultanément, il devient particulièrement difficile de retrouver une situation stable. Les structures existantes peinent alors à apporter une réponse suffisante ou suffisamment rapide.
J'ai également trouvé intéressant de constater que la Suisse, malgré son niveau de vie élevé, n'est pas épargnée par les addictions et la précarité. La différence se situe peut-être davantage dans la visibilité du phénomène et dans la manière dont la société et les institutions y répondent.
Ce que cette expérience change dans ma pratique
Cette expérience à Ottawa m'a permis de porter un regard différent sur la misère sociale et sur la crise des drogues. Elle m'a aussi rappelé qu'en tant que futur ambulancier, notre rôle ne se limite pas à prendre en charge une situation médicale. Nous sommes confrontés à des personnes dont l'état de santé est parfois intimement lié à leur environnement social, à leur parcours de vie et aux difficultés qu'elles traversent. De plus, les paramedics sont souvent le premier contact avec le système de santé : le Canada connaissant une pénurie de médecins, il est souvent difficile d'en trouver un qui accepte de nouveaux patients.
Cette expérience me pousse ainsi à considérer davantage le patient dans sa globalité. Derrière une overdose, une intoxication ou une intervention auprès d'une personne sans domicile, il ne faut pas voir uniquement le problème médical immédiat, mais aussi la personne qui se trouve derrière. Même si nous ne pouvons pas résoudre l'ensemble de ses difficultés sociales, notre manière de l'accueillir, de communiquer avec elle et de la prendre en charge peut contribuer à préserver sa dignité.
Conclusion
Finalement, ce séjour m'a permis de comprendre que la visibilité de la pauvreté ne reflète pas nécessairement son ampleur réelle. Ottawa m'a confronté à une précarité très présente dans l'espace public, alors que la Suisse m'apparaît davantage comme un pays où une partie de cette précarité est moins visible et davantage encadrée par des structures sociales. Cette comparaison m'a surtout appris à ne pas me limiter à ce que je vois dans la rue : derrière une personne sans domicile, une personne dépendante ou une personne bénéficiant de l'aide sociale, il existe un parcours de vie et une accumulation de facteurs qu'il est important de prendre en considération dans notre pratique professionnelle.
Pour aller plus loin
En complément de cet article, vous pouvez lire celui de Jonathan Dupont, qui a effectué son stage à Cornwall en 2025 : Apprendre ailleurs pour comprendre ici : l'expérience d'un étudiant face au fentanyl
Ainsi que l'émission Temps présent et son reportage sur la misère sociale en Suisse : Sans toit ni droits (RTS)
Bibliographie
Office fédéral de la statistique (OFS). (2026). Revenu, pauvreté et conditions de vie en 2024. Communiqué de presse du 16 février 2026. Lien
Office fédéral des assurances sociales (OFAS) et OFS. (2025). Monitoring de la pauvreté en Suisse. Premier rapport, adopté par le Conseil fédéral le 26 novembre 2025. Lien
Office fédéral de la statistique (OFS). (2025). Bénéficiaires de l'aide sociale en Suisse en 2024. Lien
Fondation Partage. (2026). Rapport d'activité 2025. Genève. Lien
Lucas B, Ludwig C, Chapuis J, Maggi J, Crettaz E. (2019). Le non-recours aux prestations sociales à Genève. Quelles adaptations de la protection sociale aux attentes des familles en situation de précarité ? Genève : HETS et HEdS (HES-SO Genève). Lien
Office fédéral de la statistique (OFS). (2026). Enquête suisse sur la population active (ESPA), 2e trimestre 2026. Communiqué de presse du 18 août 2026. Lien
Statistique Canada. Enquête sur la population active (EPA), avril 2026. Lien




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