• Florian Ozainne

Le chant des klaxons et des sirènes

Un texte de Tim Blattmann, étudiant de 3ème année en Stage au Guatemala chez Bomberos & Paramédicos Municipales Departamentales Santa Isabel Villa Nueva !


« Nos rêves sont peut-être plus savant que nous » écrit Mathias Énard dans Boussole. Comme si de ce déroutant mélange d'angoisses refoulées, d'absurdités et d'inavouables désirs peut s'extraire une sagesse ; comme si les rêves sont des hiéroglyphes à déchiffrer ; un langage inaccessible aux impétueux bafouillements du cerveau humain.

La centrale de Villa Nueva jouxte une artère routière majeure. Le sommeil et les rêves y sont des vases en porcelaine sur une étagère ; les chauffeurs de camion qui klaxonnent toute la nuit, les éléphants qui les font tomber. Nulle chance donc d'accéder ici à la sagesse dont parle Énard.


Pour autant, la nuit est belle. Il y a moins de gens, des pavés trop foulés s'élève une ambiance presque mystique, et déambuler à la recherche d'un repas pas cher entre les rares motos qui ronronnent encore est un doux plaisir. Et qui dit déambulations dit interrogations : que reste-il à la fin de notre existence ? Le bien qu'on a fait ? La vérité qu'on a incarné ?

Dieu est-il plus clément si on a empêché la dégranulation des mastocytes ?

Pas sûr.

"Dieu est-il plus clément si on a empêché la dégranulation des mastocytes" ? Tim Blattman, 2022 Photo : Corinne Reynard, caserne de Villa Nueva, 2022.

On rit, on s'aime et puis un jour on va au cimetière enterrer un proche - et que reste-t-il de nos ambitions, nos précipitations, nos rancœurs ? Que reste-t-il de nos peurs, nos doutes, nos envies, si ce n'est une bien fine écume.




Ces derniers jours à Villa Nueva furent notamment faits de bras déformés, de plaies profondes, d'une fille de 13 ans probablement enceinte, d'un homme agressé à coups de crosse de pistolet. Même si j'en suis pour l'instant majoritairement préservé à travers les interventions que je rencontre, la violence n'est jamais loin. Les récits de personnes qui se font abattre pour trois fois rien sont foison. Intervenir dans les bidonvilles ou les quartiers particulièrement pauvres est toujours un moment difficile pour moi : s'insérer ainsi dans le quotidien d'une famille pour quelques minutes, voir les conditions de vie insalubres, les enfants un peu apeurés par notre présence. Quel avenir leur est

réservé ? Quelle sera leur vie, à ces mômes ?



Nombreux sont aussi les enfants amenés à la clinique de la centrale par leurs parents : c'est là l'occasion plus joyeuse de faire preuve d'ingéniosité pour éviter que la rencontre avec un stéthoscope ne dégénère en pleurs et inarrêtables cris.



Un samedi, à la suite d'une garde de 24h, j'ai passé quelques heures en compagnie des femmes et des hommes, venus de toutes les parties du Guatemala, qui apprennent à immobiliser, les contre-indications du furosémide, le concept de précharge, bref, toutes ces choses qui feront d'eux - du moins officiellement - des ambulancier.e.s. Au menu du jour : les intoxications, le triage, les traumas thoraciques et les algorithmes d'enseignements des troubles du rythme. L'école est située dans une rue délabrée (comme beaucoup) d'Amatitlan, une petite entrée donne sur une cour intérieure (où ont lieu les exercices) et, à l'étage, se trouve la salle de classe. C'est tout. L'école a été fondée par Walter O., le commandant du service de Villa Nueva, et quelques ambulancier.e.s du service y interviennent régulièrement comme enseignants.


Comme convenu, j'ai également donné un cours aux bomberos & paramédicos sur les états de choc, non pas dans le seul but de les instruire, mais surtout pour leur permettre de voir les cours que nous recevons en Suisse et partager nos connaissances sur un même sujet.


Ce fut un moment d'échanges, de comparaisons de nos méthodes et habitudes, et de réflexions inévitablement interrompues par les sempiternels klaxons des camions.


Et ainsi continue donc ce stage, au sein d'une équipe toujours motivée et bienveillante, dans un milieu où je navigue avec plus d'aisance - et en ayant autant envie de rentrer « à la maison » qu'Ulysse lorsqu'il passa près des sirènes.


Tim Blattmann.




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