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La montagne comme salle de classe — Arrêt cardiaque et hypothermie accidentelle : quand les règles changent.

  • Photo du rédacteur: Florian Ozainne
    Florian Ozainne
  • il y a 5 jours
  • 5 min de lecture

Depuis 1997, Beat Walpoth et ses collègues ont démontré que des personnes jeunes et en bonne santé (âge moyen : 25,5 ans), victimes d’une hypothermie accidentelle profonde (< 28 °C), peuvent survivre sans séquelles cérébrales ou avec des séquelles minimes (Walpoth et al., 1997).

La publication, en 2000 dans The Lancet, du cas d’Anna Bågenholm (Gilbert et al., 2000), ainsi que sa venue ultérieure à Genève pour témoigner de son expérience, ont marqué les esprits. En effet, avec une température centrale mesurée à 13,7 °C, une heure et dix minutes de réanimation cardiopulmonaire lors du transport aérien vers l’hôpital de Tromsø, une asystolie constatée à l’admission aux urgences, puis un total de neuf heures de réanimation avec circulation extracorporelle (CEC) et oxygénation par membrane extracorporelle (ECMO), ce cas emblématique a profondément influencé nos enseignements. Il a renforcé l’accent mis sur le bon pronostic neurologique possible des patients en arrêt cardiorespiratoire (ACR) dans le contexte d’une hypothermie primaire.

À cette époque, dans un canton urbain éloigné des zones alpines et donc moins confronté aux accidents d’avalanches, intégrer cette thématique dans les simulations d’ACR hypothermique allait quelque peu à contre-courant des enseignements mettant l’accent, certes sur la qualité des manœuvre de base et avancées, mais aussi sur l’arrêt de réanimation lorsqu’elles s’avèrent futiles.


Pourtant, la publication en 2014 d’un cas de survie à long terme sans séquelles neurologiques chez une femme de 65 ans après 8 heures et 40 minutes d’arrêt cardiaque consécutif à une hypothermie accidentelle profonde, rapporté par des autrices et auteurs de Genève et d’Embrun, venait conforter notre persévérance dans la prise en charge de ces situations extrêmes (Meyer et al., 2014).

 

Time line d'un RCP de 8h40 minutes.
D'après Meyer et al., 2014.

 

En 2019, une nouvelle publication de Frei C. et ses collaborateurs a montré que le taux de survie à la sortie de l’hôpital des patients en arrêt cardiaque hypothermique atteignait 73 % (153 patients sur 210). Parmi les survivants, la majorité présentait une évolution neurologique favorable (89 %, soit 102 patients sur 105) (Frei et al., 2019).


Depuis, le CHUV a développé une expertise reconnue dans ce domaine, contribuant à de nombreuses publications : survie après ensevelissement de plus de 60 minutes avec un taux de survie de 19 % (Eidenbenz et al., 2021), révision du système suisse de scoring de l’hypothermie en collaboration avec l’International Commission for Mountain Emergency Medicine (Musi et al., 2021), puis création du score HOPE, permettant d’estimer la survie et les signes vitaux attendus en fonction de la température centrale (Pasquier et al., 2018 ; Grin et al., 2021). L’ensemble de ces travaux a été intégré dans les recommandations de l’ERC 2025, dans le chapitre consacré aux réanimations cardiopulmonaires en circonstances spéciales, notamment en contexte d’avalanches (Lott et al., 2025).

 

Decision-making algorithm for advanced management of critically buried avalanche victims in cardiac arrest Lott et al., 2025
Decision-making algorithm for advanced management of critically buried avalanche victims in cardiac arrest Lott et al., 2025

Le message clé commun à l’ensemble de ces publications est clair : les critères classiques d’arrêt de la RCP ou de déclenchement d’une alarme ECMO ne s’appliquent pas en cas d’hypothermie primaire.

 

Extracorporeal Life Support in Accidental Hypothermia with Cardiac Arrest—A Narrative Review (Swol et al., 2022)
Extracorporeal Life Support in Accidental Hypothermia with Cardiac Arrest—A Narrative Review (Swol et al., 2022)

Bien que située à Genève, notre école forme des ambulancières et ambulanciers provenant de toute la Suisse romande. Il est donc essentiel de conserver une vision large des thématiques abordées. Le territoire suisse, couvert à plus de 60 % par la chaîne alpine, impose naturellement d’intégrer la prise en charge de l’hypothermie accidentelle dans nos enseignements. Une fois diplômés, les ambulancières et ambulanciers peuvent intégrer différentes structures, et voir leur rôle évoluer vers des fonctions de sauveteurs avec des compétences médicales autonomes, notamment au sein du Secours Alpin Suisse.



David Eidenbenz, chef de clinique au CHUV et médecin Rega.
David Eidenbenz, chef de clinique au CHUV et médecin Rega.

Le Secours Alpin Suisse est une fondation autonome d’utilité publique, financée par la Rega et le Club Alpin Suisse (CAS). Pour être opérationnels, les ambulancières et ambulanciers spécialistes techniques en médecine doivent réussir un test d’admission, suivre un module e-learning, puis participer à trois jours de formation axés sur les techniques de montagne et la médecine estivale et hivernale. Cette formation leur permet ensuite d’utiliser certains médicaments de manière autonome, sous la responsabilité médicale de la Rega.


Claude Gavillet, président du Secours alpin romand et chef des secours de la station de Montreux.
Claude Gavillet, président du Secours alpin romand et chef des secours de la station de Montreux.

Afin de contextualiser ce travail avec nos différents partenaires, quoi de mieux que de se rendre en montagne. Un programme riche a ainsi été proposé : David Eidenbenz, chef de clinique au CHUV et médecin Rega, a posé les bases théoriques de l’hypothermie. Claude Gavillet, président du Secours alpin romand et chef des secours de la station de Montreux, a ensuite présenté l’organisation au niveau national et romand, illustrant son propos par le retour d’expérience d’une intervention menée en 2024 dans la région des Rochers-de-Naye, malheureusement marquée par une issue tragique.


Découverte de la tente RAB en cas de prise en charge dans des mauvaises conditions météorologiques avec Stéphane Jean-Mairet, ambulancier ES, membre de la station de Villard et chef de la base REGA Lausanne.
Découverte de la tente RAB en cas de prise en charge dans des mauvaises conditions météorologiques avec Stéphane Jean-Mairet, ambulancier ES, membre de la station de Villard et chef de la base REGA Lausanne.

Enfin, Stéphane Jean-Mairet, ambulancier ES, membre de la station de Villard et chef de la base Rega de Lausanne, a présenté les rôles et fonctions des spécialistes médicaux au sein du Secours Alpin Suisse.


La mise en pratique a permis de concrétiser ces enseignements théoriques sur le terrain. Notamment, une simulation d’avalanche a permis aux pratiquants de sports de montagne de s’exercer à la recherche, tandis que le reste du groupe incarnait les intervenants préhospitaliers



Deux journées particulièrement riches en apprentissages, le tout dans une ambiance constructive et conviviale.

La Dream Team 24 - 27.
La Dream Team 24 - 27.

Un immense merci à toutes celles et ceux qui ont permis d'organiser ces deux jours de cours.

Florian Ozainne.

Bibliographie


Frei, C., Darocha, T., Debaty, G., Dami, F., Blancher, M., Carron, P.N., Oddo, M., & Pasquier, M. (2019). Clinical characteristics and outcomes of witnessed hypothermic cardiac arrest: a systematic review on rescue collapse. Resuscitation, 137, 41–48.DOI : 10.1016/j.resuscitation.2019.02.001

Gilbert, M., Busund, R., Skasgeth, A., Nilsen, P., & Solbo, J. (2000). Resuscitation from accidental hypothermia of 13.7 °C with circulatory arrest. The Lancet.(Cas clinique emblématique largement cité, initialement publié dans The Lancet.)

Lott, C., Truhlář, A., Alfonzo, A., Barelli, A., González-Salvado, V., Hinkelbein, J., … & others. (2025). European Resuscitation Council Guidelines 2025: Cardiac Arrest in Special Circumstances. Resuscitation.(Recommandations récentes intégrant notamment la prise en charge de l’arrêt cardiaque hypothermique.)

Meyer, M., Pelurson, N., Khabiri, E., Siegenthaler, N., & Walpoth, B.H. (2014). Sequela-free long-term survival of a 65-year-old woman after 8 hours and 40 minutes of cardiac arrest from deep accidental hypothermia. Journal of Thoracic and Cardiovascular Surgery, 147(1), e1–e2.DOI : 10.1016/j.jtcvs.2013.08.085

Pasquier, M., Hugli, O., Paal, P., Darocha, T., Blancher, M., Husby, P., … Carron, P.N. (2018). Hypothermia outcome prediction after extracorporeal life support for hypothermic cardiac arrest patients: The HOPE score. Resuscitation, 126, 58–64.DOI : 10.1016/j.resuscitation.2018.02.026

Pasquier, M., Rousson, V., Darocha, T., Bouzat, P., Kosinski, S., Sawamoto, K., et al. (2019). Hypothermia outcome prediction after extracorporeal life support for hypothermic cardiac arrest patients: An external validation of the HOPE score. Resuscitation, 139, 321–328.DOI : 10.1016/j.resuscitation.2019.03.017

Swol, J., et al. (2022). Extracorporeal Life Support in Accidental Hypothermia with Cardiac Arrest—A Narrative Review. Journal of Cardiothoracic and Vascular Anesthesia.(Revue narrative approfondie sur l’ECMO et les stratégies de réchauffement extrahospitalier/hospitalier.)

Walpoth, B.H., Walpoth-Aslan, B.N., Mattle, H.P., Radanov, B.P., Schroth, G., Schaeffler, L., Fischer, A.P., von Segesser, L., & Althaus, U.A. (1997). Outcome of survivors of accidental deep hypothermia and circulatory arrest treated with extracorporeal blood warming. New England Journal of Medicine, 337(21), 1500–1505.DOI : 10.1056/NEJM199711203372103

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